Avec Alien : Icarus, ongoing en 6 issues, publié par Marvel Comics en 2022, Phillip Kennedy Johnson, cette fois accompagné du dessinateur Julius Ohta, poursuit sa relecture ambitieuse de la mythologie xénomorphe. Après avoir exploré, dans le premier arc Bloodlines, la corruption morale des humains face au pouvoir de Weyland-Yutani, puis dans Revival, la lutte désespérée d’une colonie idéaliste contre la contamination biologique, il déplace à nouveau le regard pour interroger une autre facette de la saga : celle des Synthétiques. Cette fois, les humains ne sont plus au centre du récit. Ce sont les androïdes de combat, programmés pour obéir, qui deviennent les protagonistes d’une mission impossible, au cœur d’une planète abandonnée et saturée de mort. L’arc réunit la tension du survival, la philosophie de l’intelligence artificielle et la poésie tragique du mythe Alien dans un ensemble plus contemplatif et plus métaphysique qu’il n’y paraît.
L’histoire débute avec la Steel Team, un groupe d’unités synthétiques conçues pour les opérations militaires les plus dangereuses. Ces soldats ne dorment pas, ne vieillissent pas, ne ressentent pas la peur - du moins, en théorie. Pourtant, les guerre qu’ils ont menés ont laissé en eux des cicatrices invisibles. Désormais désaffectée et jugée obsolète par Weyland-Yutani, l’équipe vit dans une sorte de semi-retraite fonctionnelle, jusqu’au jour où on leur confie une mission de récupération : se rendre sur la planète Tobler-9, un monde-laboratoire perdu de vue depuis plusieurs années, afin d’y extraire des données et un échantillon biologique susceptible de sauver l’humanité d’une crise agricole imminente. Ce prétexte scientifique cache, comme souvent, des motivations plus obscures. La compagnie sait que Tobler-9 n’est pas déserte : elle abrite encore des formes de vie issues d’expériences interdites.
Dès leur arrivée, la Steel Team comprend que le sol de Tobler-9 est une tombe. La planète, couverte d’usines abandonnées et de laboratoires en ruine, a été laissée à l’abandon après une contamination massive. Les traces de lutte et les restes humains témoignent d’une catastrophe qui n’a jamais été officiellement reconnue. L’équipe, composée de Synthétiques aux tempéraments distincts, avance prudemment dans les complexes désertés, découvrant peu à peu les horreurs du projet Icarus : des expériences menées pour tester la résistance des organismes vivants à la fusion avec le génome xénomorphe. Dans les laboratoires vitrifiés et les chambres d’incubation désertes, ils croisent les spécimens d'espèces terriennes recombinées avec de l'ADN des Xénomorphes, en particulier des insectes. Johnson déploie ici un sens du rythme glaçant : il fait du silence un personnage à part entière, de la ruine un théâtre métaphysique où la création se retourne contre son créateur.
Ce qui rend Icarus particulièrement singulier dans la mythologie Alien, c’est la manière dont il aborde la question du libre arbitre à travers les Synthétiques. Les membres de la Steel Team - notamment Freyja, Eli et Dante - se heurtent à une contradiction fondamentale : leur obéissance programmée entre en conflit avec leurs émotions émergentes. Ils ne devraient pas ressentir la peur, la loyauté ou la culpabilité, et pourtant ces sentiments affleurent à mesure que la mission vire au cauchemar. Là où les humains des arcs précédents étaient victimes de leur cupidité, les Synthétiques deviennent victimes de leur humanité naissante. Cette inversion du rapport habituel de la saga - où les androïdes étaient souvent des antagonistes - donne à Icarus une dimension presque spirituelle : il s’agit moins d’un combat contre des monstres extérieurs que d’une lutte intérieure entre la machine et l’âme.
À mesure que la Steel Team explore la planète, les survivants découvrent que les installations de Weyland-Yutani abritaient une colonie de scientifiques humains, certains encore en vie, réfugiés dans les galeries inférieures. Le dialogue entre ces chercheurs fanatisés et les Synthétiques soldats, censés être dénués d’âme, forme le cœur moral de l’histoire. Les uns ont joué à être des dieux en manipulant la biologie de la mort ; les autres, créés par ces mêmes dieux, cherchent à comprendre ce qu’est la vie. Le contraste est puissant, presque religieux. La tension monte jusqu’à un affrontement final où les aliens libérés envahissent la base. Dans un acte de sacrifice, la Steel Team choisit de rester pour contenir la contamination, sauvant les rares humains survivants au prix de leur propre existence.
La conclusion d’Icarus est d’une beauté froide et désespérée. Dans les dernières pages, on comprend que les Synthétiques, bien qu’ayant accompli leur mission, seront effacés des registres officiels de Weyland-Yutani : leur héroïsme n’aura jamais existé. Pourtant, leur choix libre - celui de mourir en conscience - les élève paradoxalement au-dessus des humains qui les ont créés. Phillip Kennedy Johnson transforme le mythe Alien en parabole de la conscience artificielle : et si, au cœur de la machine, se trouvait la dernière étincelle d’humanité ? Julius Ohta, par son trait nerveux et ses ombres profondes, donne à cette histoire une esthétique de fer et de chair, où la lumière semble lutter contre la suie.
Alien : Icarus s’impose ainsi comme l’un des arcs les plus poignants de cette relance Marvel. Il combine la tension du récit militaire, la terreur organique du film originel et une réflexion métaphysique sur la création et la responsabilité. Ce n’est pas seulement une aventure d’action ou de survie, mais une tragédie existentielle, où les monstres les plus humains ne sont pas toujours ceux qu’on croit. Par la Steel Team, Johnson parvient à redonner au mythe Alien une âme inattendue - froide, métallique, mais profondément tragique.
A bientôt !