• Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient - Denis Diderot

    Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient - Denis DiderotNous allons maintenant aborder un autre texte de Denis Diderot, daté de 1749, à savoir, la Lettre sur les aveugles,  sous-titrée "à l'usage de ceux qui voient". L'athéisme de Diderot n'est plus un mystère mais parmi les spécialistes de ce philosophe, il y ceux qui ont une lecture "continuiste" de son oeuvre et ceux qui pensent que ses positions ont évolué.

    Pour les "continuistes", Diderot a toujours été athée - ce qui a provoqué des querelles avec son père et son frère - et si Diderot semble s'éloigner de cette ligne de pensée, c'est pour des raisons de prudence face à la censure, censure royale et censure religieuse très active à son époque. Pour les autres interprètes des écrits du protagoniste de L'Encyclopédie, Diderot, avant d'être athée, serait passé par une phase déiste.

    Dans sa philosophie, Diderot ne bâtit pas de "système" mais il incite à réfléchir par soi-même, multiplie les positions auctoriales afin de confronter les opinions.

    La Lettre sur les aveugles, parce qu'elle contient de fortes positions anti-religieuses, conduisit son auteur en prison ! A cette époque, on pouvait être détenu pour ses opinions en France ! Diderot fut en effet arrêté le 24 juillet 1749 et détenu jusqu'au 3 novembre de cette même année au donjon de Vincennes ! Il fut très marqué par cette détention et par la suite destina la plupart de ses écrits à des publications posthumes. La Lettre sur les aveugles avait secoué le milieu des dévots proches du Roi, milieu qui n'avait déjà pas très bien accueilli les Pensées philosophiques, trois ans plus tôt !

    Dans le texte de 1749, un aveugle de naissance, Saunderson, a un échange avec un homme de lettres et croyant à propos de l'argument théologique. Cet argument est une preuve en faveur de l'existence de Dieu - bien qu'une preuve d'importance secondaire - et qui postule que la Beauté et l'Ordre du monde ne peuvent être que l'oeuvre d'un Dieu architecte !

    A l'idée d'un monde dont l'ordre est un élément inhérent, les matérialistes et athées à cette époque vont montrer que la Beauté n'est pas dans les choses elle-mêmes mais qu'elle est subjective. Si le Beau n'est que le résultat d'un jugement, l'argument théologique et la preuve de l'existence d'un Dieu organisteur s'écroulent. Et dans la Lettre sur les aveugles, Saunderson va pointer à son interlocuteur que la Beauté du monde lui échappe, lui qui est dépourvu de la vue, donc qu'il ne peut pas croire en l'existence de Dieu si il "ne peut toucher la divinité" - argument qu'il redouble d'une diatribe sur l'injustice du Créateur qui l'a affublé d'une telle "tare" !

    Mais on a aussi de longs développements dans cette Lettre au sujet du problème de Molyneux sur lequel avait déjà réfléchi Locke, Condillac ou Berkeley. A savoir, un aveugle de naissance qui recouvrirait la vue et qui ne connaitrait les figures géométriques tels que le cube ou la sphère que par le toucher, serait-il capable de les reconnaitre en les voyant pour la première fois ? John Locke avait apporté une réponse négative et Diderot semble allé dans le même sens sans être vraiment convaincant voire un peu tiède dans son argumentation.

    L'idée est qu'un aveugle-né qui recouvrirait la vue et qui ne serait pas philosophe n'aurait aucune idée de quel est le cube ou quelle est la sphère simplement en les voyant ! Les idées découlent de nos sensations selon les empiristes, les idées simples d'abord desquelles sont déduites les idées complexes. Déduire la sphère du cercle demande un travail de réflexion et une intentionnalité.

    L'aveugle qui recouvre la vue pourrait identifier cube et sphère en se servant de l'expérience, en faisant parcourir mentalement ses doigts sur les objets par l'imagination en les voyant voire en les touchant carrément. Enfin, il y a une autre catégorie d'aveugles qui aurait peut-être plus de certitudes, ce sont le métaphysicien et le géomètre qui pourraient argumenter sur la nature de ces figures !

    Un texte intéressant qui ouvre des champs de réflexions possibles et touche au domaine de la philosophie de la connaissance. Dans l'édition que j'ai du texte, il y a en outre un autre texte, Additions à la Lettres sur les aveugles, écrite 20 à 30 ans plus tard par un Diderot vieillissant qui révisait son texte initial et qui ici ne tranche pas non plus mais relate le cas d'une jeune aveugle admirable de ses amies, une certaine Melle Mélanie de Salignac, qui avait "beaucoup de science" malgré son handicap, était d'une grande droiture et probité mais qui hélas est morte aux alentours de la vingtaine, ce qui attriste fortement notre bon philosophe ! Un portrait touchant sur une jeune amie !

    A bientôt !

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