• L'empire de l'éphémère - Gilles Lipovetsky

    Dans le cadre de mes études en cours de Sociologie, j'ai réalisé une note de lecture sur l'essai de Gilles Lipovetsky, L'empire de l'éphémère - sous-titré La mode et son destin dans les sociétés modernes. Je recopie ici le corps du texte !

    Dans son ouvrage de 1991, Gilles Lipovetsky s'attarde sur un phénomène qu'il juge constitutif de nos démocraties modernes et qui est le propre du monde occidental, la question de la mode tout en versatilité et inconstance. Sa thèse est que la mode est le corollaire voire le soubassement de la démocratie et va de paire avec la montée de l'individualisme. On trouve des échos de la pensée de Tocqueville dans L'empire de l'éphémère.

    L'auteur commence par poser le constat que le phénomène de la mode, si il a déjà été abondement traité, n'a jamais été abordé de façon vraiment satisfaisante. Les penseurs précédents se contentait de mettre l'accent sur le caractère versatile de la mode sans vraiment en chercher les origines. Lipovetsky se propose ici d'aller en profondeur et va démonter un certains nombres de postulats qui l'ont précédé dès le départ du livre et dans la dernière partie, dans les chapitres sur la publicité et les médias.

    La problématique pourrait être « quel(s) sont les moteurs de la mode ? » et « en quoi la question pas n' a pas été correctement traitée ? ». Se dessine alors son rapprochement avec la démocratie.

    La mode apparaît à la fin du Moyen âge et à la Renaissance – et on pourrait évoquer ici les théories de Norbert Elias sur la curialisation de la vie sociale au XVIIème siècle. Jusque ici, on explique la mode par l'opposition entre les classes et le désir de distinction entre celles-ci.  Mais ne sommes nous pas là devant une lecture marxiste qui explique la mode par l'opposition entre l'aristocratie, qui veut montrer son prestige à travers le luxe du vêtement et la bourgeoisie qui s'enrichit et rêve d'ascension sociale. Cette explication est peut-être valable pour les premiers moments de la mode – son apparition – mais très vite un autre phénomène apparaît : l'individualisme démocratique.

    Pour Lipovetsky, chez qui on sent l'influence de Tocqueville, la mode est liée à la montée de l'individualisme et est une caractéristique voire un des fondements des démocraties modernes. En effet, la démocratie disqualifie les marques de la supériorité hiérarchique. Ca va être progressivement la fin des dépenses somptueuses aristocratiques.

    L'essayiste dresse plusieurs temps de la mode : son apparition puis la « mode de cent ans »  et ensuite la « mode ouverte » et qui se termine avec la « mode achevée » - qui applique la mode à tous les domaines, vêtements mais aussi tous les objets et même les pensées et idéologies. Dans le même temps, l'individualisme et la démocratisation progressent.

    L'auteur prends ses premiers exemples de ce qu'est la mode dans le cadre de l'habillement, secteur traditionnel quand on pense « mode ».

    Le luxe vestimentaire a encore cours dans la « mode de cent ans » qui voit apparaître la figure du couturier comme artisan voire artiste avec la Haute Couture, encore dans une logique de luxe donc, mais par la suite, la Haute Couture va perdre son prestige et ne concernent plus que quelques milliers de clients.

    S'ensuit une démocratisation du vêtement avec l'apparition du prêt-à-porter et l'industrialisation du secteur. C'est ici qu'on quitte la logique de distinction sociale pour évoquer la montée de l'individualisme comme corrélé à la mode. On est alors dans une culture de masse hédoniste et une culture jeune : « paraître jeune ». Deux temps  se sont alors succèdés : Haute Couture puis prêt-à-porter (mode  jeune), les vêtements d'abord comme distinction sociale –  avec une ornementation à la marge, puis comme moyen de s'individualiser. Il y a ici une dialectique entre conformisme/imitation et distinction/individualisation.

    En réalité, il n'y a pas une mais des modes. Dans la « mode ouverte », le Paraître fonctionne comme symbole d'un style de vie -  comme un « self-service généralisé » et l'auteur pose que l'identité sociale s'est brouillée mais pas l'identité sexuelle. La séduction serait l'apanage des femmes. Les possibilités se sont accrues pour elles,  car elles conservent la jupe et la robe mais ont désormais le pantalon.

    On a toutefois aussi un décalage avec une certaine lenteur entre la création d'avant-garde et sa diffusion de masse –  qui serait une forme de « sagesse », toutes les excentricités de la Haute-couture ne pouvant s'afficher dans la rue. Décalage mais pas de déficit créatif au contraire ? Le « must » en matière de mode est plus flou. Enfin, il y a une dépassionnetisation sociale de la mode, mais pas la disparition des codes sociaux et des phénomènes mimétiques.

    Grâce au vêtement, les personnes s'individuent, en affichant leur style propre. En terme de statistiques, il y a baisse de la consommation vestimentaire, avec la vogue du sportswear (toujours le bien être avant l'honorabilité sociale et paraître jeune et « dans le coup »).

    Il y a aussi une rupture avec le passé et des vêtements choisi  (comme le jeans) et non imposés par la tradition – à la fois uniformisation et individualisation, individualisme (à travers le mimétisme) et conformisme (on a donc bien encore des phénomènes mimétiques. Mais au bourgeois qui imitait le noble, on a, avec la démocratisation et le règne de l'individualisme, des personnes qui s'habille pour satisfaire leur bien-être plus que le paraître (réalisation de soi et culte du corps). Et évidemment, les possibilités sont multiplié par le choix offert avec l'industrialisation de la production du vêtement.

    On est passé de l'imitation verticale (d'une société d'ordre) — avec hiérarchie, distinction, reconnaissance sociale et  valorisation, à l'imitation horizontale (autour de soi) – avec des individus égaux, qui veulent  « être bien », dans une logique hédoniste et dans le cadre de la démocratie – bref on est passé à une distinction individuelle et esthétique et non plus de classe sociale.

    La mode  est désormais liée à l'affirmation de l'individualisme par rapport au collectif (imitation et distinction).

    La «mode achevée» a pour vocabulaire : l'éphémère, la séduction, la différenciation marginale et Lipovetsky y voit un nouvel investissement des valeurs démocratiques et non une décadence. Il n'y a pas disparition des idéaux mais transformation de ceux-ci.

    Avait-on raison de parler d'une « hégémonie aliénante de la mode » ?  Ou encore une aliénation généralisée (selon les termes de Guy Debord) ? Il est clair qu'on est passé à une « Société de consommation » - avec augmentation du niveau de vie, abondance et culte des objets.

    Concernant ceux-ci c'est la fin de la permanence des objets – d'où une instabilité des choses industrielles. Avec sa phase « mode achevée » , la mode touche les plus petits objets du quotidien : rasoirs, briquets, bouteilles,… Les firmes créent de nouveaux produits en permanence et il s'instaure une relation ludique avec ces objets. Là encore, ce n'est plus le désir de briller en société mais le désir de fonctionnalité et d'accomplissement/réalisation personnelle qui prédomine dans un égalitarisme démocratique et individualisation. Des multitudes de produits permettent de se différencier et d'affirmer ses goûts individuels (valable aussi pour les produits culturels, films, livres, séries télé et eux aussi soumis à la mode et à l'oubli).

    Par ailleurs, on est entré dans l' « Ère du design » avec une grande importance de la nouveauté. L'analyse classique, que démonte Lipovetsky, pose les objets comme des signifiants et discriminants sociaux, des « marqueurs de classe » - là encore une concurrence symbolique des classes. Or, là encore, l'auteur insiste : on ne consomme plus pour éblouir mais pour soi-même, par plaisir et gratification personnel : individualisme narcissique, culte du corps, égalisation des conditions, imitation, culte de l'utilité et de la nouveauté. L'individu hédoniste se replie sur lui-même.

    L'auteur aborde ensuite les question de la publicité, des médias, de la culture et des idéologies, montrant que la mode ne se restreint pas qu'aux objets et idées mais touche aussi l'immatériel, toujours dans nos sociétés démocratiques contemporaines occidentales.

    Il note ainsi l'importance de la publicité qui joue sur le registre ludique et de la surprise –  dans une stratégie de séduction, appliquée aussi à la politique ce qui a pour conséquence de pacifier les débats. Là encore Lipovetsky s'oppose à des théories qui ont eu cours : la pub n'a pas l'impact totalitaire qu'on lui prête car elle n'influence qu'à la marge. Le choix reste libre. La publicité n'impose rien. On peut la « zapper ». Les produits et marchandises ont des temps de vie courts et la pub se doit de les mettre en avant.

    Mais les  produits culturels aussi marqués par l'éphémère. Dans la lignée d'un Edgar Morin, mais en s'en démarquant, Lipovetsky pointe l'Impact des stars –  avec une adoration qui ne saurait être comparée à la religion, comme l'affirmait Morin,car cette engouement est ici le fait d'individus jeunes qui s'affirment pas leurs goûts culturels (notamment les jeunes filles). Par ailleurs, les stars des années 1980 sont plus proches des gens du commun, moins inacessibles (démocratisation).

    De même, les médias ne sont pas sources d'aliénation et de décervelage mais ramènent au contraire du débat public et les experts combattent les idéologues dogmatiques. Là aussi, vitesse de l'information et présentation ludique prédominent.

    Enfin, l'auteur observe un changement rapide des idéologies dans nos sociétés, un « procès mode » dans les idées avec les idéologies qui relèvent de l'orthodoxie opposées à l'investissement flottant de la mode, où la Foi est remplacée par l'engouement. Il y a encore désacralisation et plus le même rapport au passé/ nouveauté avec le moment charnière de Mai 68 (contre les autorités du passé et vers l'individualisme et l'hédonisme).

    Mais la mollesse des convictions conduisant à l'affaiblissement de la démocraties ne sont-ils pas devenus la règle ? La combativité affaiblie par le culte de l'Ego ? En réalité, il y a une pacification des mœurs et des discours : « calme collectif et fermeté d'opinion ». Enfin, le recul des idéologies renforce la légitimité des institutions démocratiques Il y a plus d'autonomie  des individus et de la société civile qui s'investissent dans des combats pour le bien-être (Droits des femmes, contre le racisme, la pauvreté). Le jugement de l'Autre recule en même temps que le désir de distinction s'écroule au profit du bien-être personnel.

    Il y a toutefois un retour du conservatisme qui n'est pas un effet de la mode mais une survivance  des temps anciens. Ce conservatisme se sert de la mode comme canal de diffusion mais va contre elle (paradoxe).

    Il y a en réalité deux éléments qui assurent la cohésion sociale : la mode d'une part (vers la nouveauté) opposée à la coutume d'autre part (vers le passé). Mais aujourd'hui, les individus se tournent vers les novateurs plutôt que vers l'autorité des anciens.

    On n'a plus un seul maître à penser mais des milliers de petites références qui forgent la pensée d'un individu « à la carte ». Lipovetsky termine son propos sur une note nuancée qu'on pourrait considérer comme pessimiste (après avoir dédouané la publicité et les médias comme pour contrebalancer) : l'individu est de plus en plus exigeant en terme de relation interpersonnelle et de communication menacé par la solitude (autre paradoxe).

    Dans L'empire de l'ephèmère, parce qu'il considère que le phénomène mode n'a jamais été correctement abordé par la pensée, pas assez en profondeur, Lipovetsky invalide la théories de la mode comme moyen de distinction de classe au profit d'un moyen de s'épanouir personnellement, en lien avec la montée de l'individualisme propre à la Modernité. Il assure ainsi le lien entre mode et démocratie, les deux allant de paires ? Ce faisant, il s'oppose à un certain nombre de théoriciens qui l'ont précédé et s'efforce de nuancer voire d'invalider leurs apports.

    A bientôt !

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